PROJET WHO ?

Aldric

Sophie Hébert – Question au philosophe qui est en toi : quel est le penseur qui, de ton point de vue, a le mieux parlé de musique ?

Aldric - C'est une question difficile dans le sens ou de nombreux philosophes ont traité cette question au regard de la musique savante or mon intérêt personnel se tourne plus vers la musique dite populaire (c'est à dire tout ce qui n'appartient pas à la musique classique). Néanmoins parmi les philosophes modernes (même si ce n'est pas tant le côté esthétique qui m'intéresse ici mais plutôt l'aspect technique) j'ai beaucoup apprécié le travail de Walter Benjamin notamment dans son essai "l'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique". Je ne vais pas développer ici son propos dans le détail mais il analyse une perte d"aura" de l'oeuvre d'art, de l'objet en tant que tel qui, étant reproduit potentiellement à l'infini, perd son caractère unique. L'art a toujours été reproductible certes (on copiait déjà les tableaux à l'époque de la renaissance). Toutefois, selon Benjamin, le développement des techniques de reproduction a modifié la perception du spectateur. Ce dernier a l'impression d'avoir accès à l'art partout et tout le temps alors que l'oeuvre exprime souvent sa force dans l'ici et maintenant. Du point de vue du sentiment esthétique ce n'est pas la même chose de voir "La naissance de Vénus" dans ton livre d'histoire de 3ème et de contempler cette dernière "dans le réel" au musée des Offices de Florence. On pourrait dire la même chose d'un concert. On ne ressent pas vraiment la même chose dans une fosse devant une scène que derrière son ordi devant You(pas de pub merci).

L'art nous semble donc totalement accessible. Il l'est en effet mais de manière contradictoire. Car l'image (la reproduction) de l'œuvre nous renvoie directement à son absence, l'absence de ce qui a été reproduit.
Tu vois par exemple je suis un fan inconditionnel de Led Zeppelin et au final après avoir écouté tous les disques, vu tous les concerts possibles en vidéo, même si cela me réjouit de pouvoir y avoir accès grâce aux techniques de reproductions, je serai toujours frustré de ne jamais pouvoir assister à un concert. Il me manquera toujours le "ici et maintenant" dont parle Benjamin, l'expérience esthétique face à l'œuvre initiale.

Cette réflexion m'intéresse d'autant plus que je suis de la génération du CD et que cet objet, déjà un progrès en soi en terme de reproduction, tend à disparaître au profit d'un support numérique dématérialisé qui finalement s'avère être une nouvelle forme de reproductibilité qui peut être nous éloigne encore plus de l'objet de départ (à mort les Mp3 trop compressé). Car un support qui nous offre de la musique doit tenter de nous l'offrir de la manière la plus fidèle possible. Imagine si nous reproduisions des tableaux volontairement flous ? Ce serait pour le moins étrange et dénué de sens. La reproduction doit viser l'excellence et non l'à peu près. Et pour moi le Mp3 c'est de l'à peu près. Et plus on s'éloigne de l'original, plus on perd la possibilité d'accéder à un sentiment esthétique. Toi qui aimes la musique, tu écoutes souvent des titres en Mp3 compressé en 128 sur ton ordi portable ? Non hein...

On peut se demander pourquoi on va dans ce sens, comme si délibérément nous voulions enlaidir l'art et plus particulièrement la musique (et les amateurs de vinyles diront que le CD est déjà en lui même une "barbarie" ).

On pourrait répondre que c'est avant tout pour promouvoir la culture, permettre à tous de pouvoir y accéder, de favoriser la circulation de la musique...

C'est là qu' on peut aisément faire le lien avec un autre penseur, Théodor Adorno qui disait, en substance la chose suivante : méfiez-vous de l'industrie culturelle, surtout de la musique dite populaire. Qu'a-t-elle de vraiment populaire puisqu'il s'agit uniquement de produits conçus par de grandes entreprises pour une consommation de masse. Vos différences de goûts et d'identités ne sont pas l'expression de votre individualité mais proviennent bien de l'aliénation social qui, vous écrasant, nie cette véritable individualité et vous en octroie une fausse.

Et parfois, lorsque je vois quelles vidéos sont les plus regardées sur internet au niveau musical, je me demande s'il n'a pas un peu raison (polémique ou pas comme propos ?).

Après j'ai 34 ans et j'analyse sans doute cela comme un vieux con qui se croit encore jeune (problème récurrent de nombreux philosophes, de nombreux musiciens...de tous les êtres humains ?).

Sophie Hébert – Il me semble que tu appartiens actuellement à 6 ou 7 groupes... Peux-tu nous livrer une petite présentation de chacun et nous expliquer les enjeux d'un tel stakhanovisme ?

Aldric - Je vais commencer par présenter ces différentes formations et ensuite nous parlerons de ce mot russe compliqué que tu emploies dans ta question !

1. Radio Kaizman : c'est une fanfare moderne (plutôt inspirée de ce qui se fait aux Etats-Unis) qui joue sur scène ou dans la rue et qui mélange groove, hip-hop et jazz. Nous sommes 9 et en plus des instruments habituels pour ce genre de formation il y a deux flûtistes/chanteuses et un rappeur/beat boxeur. C'est le projet qui occupe la majeur partie de mon temps.
2. Plasterman : groupe folk/rock (contrebasse/violoncelle/guitare-chant/batterie) avec mon vieux pote Manu. Nous avons fait, ensemble, de nombreux projets qui ont beaucoup compté dans ma vie de musicien (Clumsy, Death by the Sin...).
3. Broken Bow : là c'est un quintet (contrebasse, percussion, 2 guitares, violon), nous jouons une musique qui oscille entre folk progressif, musique celtique et médiévale. Un mélange plutôt intéressant !
4. Greedy's Crackpots : freak rock progressif dans un univers de cirque déjanté (2 guitares-chant, basse, batterie).
5. Böreck : rock oriental. C'est un groupe dans lequel on reprend des musiques traditionnelles ou populaires turques (Thrace plus exactement) et qu'on arrange façon rock un poil électro. Nous sommes 4 : basse, batterie, guitare et un seul mec qui fait sax barython, caval (flûte traditionnelle) et machine (c'est du boulot !).
6. Motitas : chanson sud-américaine romantique et nostalgique. On appelle ça de la "saudade". Ce qui peut se traduire par mélancolie. Ce n'est pas pour autant de la musique triste ! Nous sommes six dans ce groupe (contrebasse, 2 percussionnistes, guitare, piano-trompette-chant et une chanteuse).
7. Frrnt et ses chiens galeux : rock/blues/chanson française (guitare, basse, batterie, chant). Le docteur Frrnt (alias Hugo ; chanteur très charismatique !) vous fait visiter son musée des prodiges dans un univers freak victorien.
8. Alive Orchestra : groupe de reprise de variété française et internationale.

Plus quelques truc dans les tuyaux comme toujours.

Bon et pourquoi stakhanovisme ? Parce que intermittent ! Bonne réponse non ? (peut être aussi parce que la musique est une passion et pas seulement un travail...mais présentement comme elle est les deux...tout se complique).
On ne va pas refaire le débat de l'intermittence ici. Néanmoins pour faire 507h en 10 mois et demi (ce qui correspond à peu près à 43 concerts) il faut jouer souvent (et être payé pour jouer ce qui n'est pas une évidence dans tous les réseaux qui organisent des concerts). Et pour jouer souvent il faut avoir des choses à proposer dans des styles différents, des configurations différentes...des musiques différentes. Même un projet qui tourne bien peut s'avérer être éphémère. Je préfère avoir plusieurs cordes à mon arc.
Mais ce n'est pas non plus un choix par défaut. Je jouait déjà dans de nombreux groupes avant d'être intermittent.
En musique je ne suis spécialiste d'aucun style en particulier. J'aime la diversité. Cela se reflète dans ma manière de gérer les projets. J'aime les choses différentes. Et pour jouer des choses différentes il faut avoir plusieurs projets de styles différents. Le point négatif c'est qu'en travaillant comme ça on ne devient jamais un grand nom dans un domaine. Il faut bien faire un choix. Et ayant fait de la musique mon métier à 30 ans seulement ce choix là me paraissait évident.
Cela n'empêche pas que certains projets tournent plutôt bien grâce, il me semble, à un collectif solide plus qu'a de grandes individualités.

Sophie Hébert – Comment fait-on ces prochains mois pour entendre parler de toi : des enregistrements, des dates sont-ils prévus ?

Aldric - Oui pas mal de choses en ce moment.

Au niveau des enregistrements nous avons enregistré un EP avec Motitas, Böreck et Radio Kaizman. Les deux premiers sont en cours de mixage. Le dernier sortira le 5 juin à l'occasion d'une sortie de résidence au Toï Toï à Villeurbanne.

Du côté des concerts pas mal de dates avec Radio Kaizman (23 mai Nîmes, 4 juin Lyon, 5 juin Villeurbanne, 13/14 juin Epinal, 20 juin St Chamon, 21 juin Morteau, 26 juin Europocorn Mervan, 27 juin festival pampagn'art, 4 juillet festival Planfoy, 11 juillet festival moulin, 23,25,26 juillet off de Chalon dans la rue, 1 août Annecy, 8 août Thonon, 9 août Dieulefit, 11 août Clermont Ferrand...).

Quelques dates également avec Broken Bow, Greedy's, Plasterman, Alive...

Si vraiment ça vous intéresse, tous ces groupes ont évidemment des sites internet ou des pages f***book avec toutes les bonnes infos sur les concerts ! Je ne suis pas là pour faire de la pub !

Sophie Hébert - Et Aldric c'est Breton ? T'es Breton ?

Non je ne suis pas breton, pas même à 1% (je suis italo-bressan ! Comme quoi le mélange culturel ça a du bon !).
Et Aldric c'est un prénom d'origine germanique qui signifie noble puissant (je te jure que c'est vrai...après pour être honnête on est pas sur pour noble. Ce pourrait être aussi "vieux" mais quitte à choisir je préfère "noble" !), ce n'est pas breton.
Du coup c'est juste un trip de mes parents. Fin de l'histoire.
Comme on me le demande à chaque fois !

Et au passage il n'y a pas de "k" ou de "h" à la fin d'Aldric.

Merci Sophie

Mars 2015