PROJET WHO ?

François Tuphé

Sophie Hébert – Je voudrais commencer par évoquer ton parcours musical, jusqu'à présent sans fautes apparentes... Quelle est ta recette magique ?

François Tuphé - J’ai commencé la musique très jeune. Je devais avoir 4 ans quand je suis allé voir une chorale chanter l’Ave Maria de Schubert à Auxerre. Chose inattendue, surtout pour mes parents, je me suis mis à pleurer tellement ce morceau m’avait choqué, dérangé, touché. Le lendemain, mes parents m’ont mis dans la petite MJC d’Auxerre. J’avais vraiment une prof exceptionnelle, qui ne m’a pas appris à jouer d’un instrument, mais juste à découvrir diverses musiques. Je suis tombé complètement amoureux du répertoire de Mozart ; je voulais devenir violoniste, en disant à qui voulait bien l’entendre que « quand je serai grand je serai Mozart » ; bon, du haut de mes 22 ans, on peut dire que c’est raté !

Du coup j’ai commencé par faire du violon-alto au conservatoire d’Auxerre, j’ai du en faire 5 ou 6 ans. J’avais une prof super encore une fois, Isabelle Lequien, mais j’étais un mauvais élève. Le côté rigide de la musique classique n’était pas pour moi. Je me suis ensuite tourné vers la flûte traversière pendant 3 ans. Là aussi ça m’a gavé rapidement ; lire des partitions n’a jamais été mon délire. Je voulais surtout créer. Et un jour, je suis tombé sur un concert de l’orchestre symphonique de San Francisco qui accompagnait… Metallica. Ça a fait tilt, je ne voulais pas être l’un de ces musiciens dans l’orchestre, je voulais être le type devant avec sa guitare, qui chantait en même temps. James Hetfield m’a vraiment fait rêvé sur ce concert (pour ceux qui ne connaissent pas, le live s’appelle « Metallica : S&M »). C’était une découverte monstrueuse, je passais d’un monde très classique à un metal sauvage.

Je me suis donc mis à la guitare électrique, et là tout est allé très vite. J’ai bossé mon instrument comme un dingue. J’ai un souvenir de ma première année où je continuais à jouer jusqu’au sang. J’ai récemment offert ma première guitare électro-acoustique au fils d’une très bonne amie, qui rêvait d’en avoir une ; on peut y voir quelques traces de sang au fond de la caisse de résonance ! J’étais vraiment excessif. Ensuite plusieurs rencontres m’ont fait jouer divers styles… Mon premier groupe, c’était Jah Mighty, un groupe qui mélangeait Reggae et Rock. Je n’étais clairement pas Reggae à l’époque, mais mes potes l’étaient et on s’en foutait, on voulait jouer, c’était sympa ! Ensuite quelques formations à droite à gauche un peu à l’arrache… Puis on a fondé Heal Heaven avec des potes du conservatoire d’Auxerre ; j’étais à la guitare lead et au chant, comme j’en avais rêvé. Mon premier vrai groupe je pense. On a fait pas mal de concerts, sorti un album, c’est vraiment de très bons potes, et on a passé de super moments.

Après mon Bac j’ai fait la Music Academy International (MAI). C’était complètement dingue, j’ai pris des cours avec Guthrie Govan, Bryan Beller, Marco Minnemann, Patrick Rondat, Hassan Hajdi, Greg Howe, Pascal Vigné, Manu Livertout, TM Stevens, Paul Gilbert et j’en passe. Toutes ces personnes sont des génies, que j’ai maté en vidéo pendant toute mon adolescence et les voilà en face de moi, et putain en plus ils sont géniaux, humainement je veux dire. Année décisive aussi, parce que j’ai compris énormément de choses sur moi même déjà, et j’ai surtout su ce qu’étaient les limites. Ils demandaient beaucoup de taff, et certains trucs m’emmerdaient. J’avais en plus beaucoup de boulot en dehors de l’école : Heal Heaven enregistrait son premier album, et on a commencé à me contacter pour faire quelques sessions studios à droite à gauche. Résultat, ma vie était entre l’école à Nancy, le groupe à Auxerre, des petits studios à Paris, Strasbourg, il y a eu aussi beaucoup d’excès de boisson et je ne mangeais que très peu pour avoir le temps de bosser. C’était n’importe quoi cette année. Arrivé aux mois de Mai/Juin, je devais rattraper le retard que j’avais pris en bossant à l’extérieur ; j’ai bossé comme un pourri. Je me suis retrouvé avec 5 tendinites a la main/poignet gauche (je te laisse imaginer les blagues salaces qu’on me faisait !). J’ai continué à bosser comme un dingue avec ces tendinites, et j’ai passé le concours du Pôle d’Enseignement Supérieur de Musique de Bourgogne à Dijon. Résultat : canal carpien explosé sur le dernier morceau du concours. Je ne l’ai pas dit au Jury, je douillais dans mon coin pendant qu’ils délibéraient. J’étais à une semaine de mes examens à la MAI de Nancy, et je venais de me péter le canal carpien à Dijon. Du coup, j’ai dû oublier le diplôme de la MAI, mais j’ai été pris au PESM Bourgogne.

Ma blessure m’a vraiment retourné le crâne. Je ne pouvais plus jouer de guitare, grosse perte de confiance en moi, l’été 2013 a été affreux. J’ai retardé la sortie de l’album de Heal Heaven dû à mon état moral on va dire ; j’en avais plus rien à foutre de la musique, j’avais juste l’impression que ça ne me servait qu’à souffrir et à prendre claque sur claque. Je me suis donc retrouvé au PESM Bourgogne, avec des gens pour la plupart plus âgés que moi, et qui jouaient monstrueusement bien. T’imagines mon ressenti : je rentre dans cette école, je sors d’une grosse blessure, et en plus je me sens mauvais face à tant de niveau. C’était tendu. J’ai franchement dû mettre un an et demi à moralement aller mieux. Ça a été une sale période. J’ai fini par avoir mon Diplôme d’État de professeur de Musiques Actuelles en conservatoire. J’ai quand même fait des trucs sympas dans cette période ; j’avais un projet à faire pour le Pôle, où on devait travailler avec une structure publique. On a fait une équipe de travail avec 3 collègues du Pôle, et je leur ai proposé de faire un concert où on mélange un orchestre classique avec un groupe de rock… On a donc fait un gros concert au Silex, à Auxerre, avec l’orchestre symphonique du conservatoire d’Auxerre où on a repris entre autre… Nothing Else Matters de Metallica. L’un de mes rêves, celui qui m’a fait commencé la gratte !

En août 2015, j’ai fondé avec mes deux potes le trio The Fuzz Gentlemen, étant un grand amoureux du blues/rock. Par le plus grand des hasards, un ami de la MAI, Basile, m’a invité chez lui. Du coup je suis venu une semaine et je lui ai dit « Mec, je suis là une semaine, on se fait un album ». Évidemment on a passé plus de temps à fêter nos retrouvailles qu’à composer, on était loin de l’album ! Mais on a quand même fait un truc qui nous plaisait. Alors on a appelé un autre pote de la MAI, Antonin, pour savoir s’il voulait aller derrière la batterie dans le trio. Et le projet était lancé. On a tout de suite été d’accord : professionnalisme, tenue de scène, bref, on calcule tout. Et ça l’a fait !

Bref tout ça pour dire que je suis loin d’avoir une recette magique... Quoique si j’ai bien une recette magique, c’est d’avoir une famille et des proches qui me disent régulièrement « mec, tu déconnes, là faut te réveiller, t’es encore en train de péter une durite, bouge-toi ! ». Avoir des soutiens sincères (et j’insiste sur le mot « sincères »), c’est ultra important. J’ai aussi appris à faire abstraction des connards qui décident de parler mal de toi. Quelque soit le milieu, plus tu avances, plus tu en prends plein la gueule. Ça me touchait beaucoup avant, j’y faisais beaucoup trop attention ; j’essayais de me racheter auprès d’eux, comme si j’avais fait quelque chose de mal. Maintenant… J’ai compris qu’il valait mieux se taire, et que quand tu progresses et/ou que tu rends service dans ce milieu, il ne vaut mieux pas attendre un retour identique ; ça arrive, mais c’est rare. Il faut avancer, penser à soi, aux autres, tout en gardant la tête sur les épaules, et accepter qu’il faille toujours vendre son projet ; la musique n’est pas la seule chose qui fait avancer un projet.

Sophie Hébert – Qu'est-ce que le fait de donner des cours à des élèves apporte à ta propre vision de la musique ? Le "pédagogique" ne dénature-t-il pas un peu ta passion ?

François Tuphé - Question super intéressante ! Déjà ce que beaucoup ne comprennent pas, c’est qu’être un bon musicien ne veut pas dire être un bon pédagogue (et vice versa). Ce sont deux choses différentes, et ce quelle que soit la matière enseignée (qu’on soit clair, je ne dis pas être un pédagogue ou un musicien incroyable !). Ensuite, les premiers cours que j’ai donnés c’était à chaque fois la découverte ; quand on dit qu’on apprend de nos élèves, c’est vraiment pas exagéré. Que ce soit des suites de notes, des groupes qu’ils écoutent et qu’ils nous font découvrir… En ce moment, je réponds à ton interview en écoutant un groupe qu’un de mes élèves m’a fait découvrir (The Temperance Movement). La tuerie ! Et non, ça ne dénature pas du tout ma passion. Ce sont vraiment deux boulots différents, et j’aime faire les deux. Le point commun entre enseigner et faire des concerts, c’est que tu transmets ta passion. Les méthodes ne sont pas les mêmes ! En concert tu cherches à transmettre des émotions qui te sont propres, des choses que j’ai composées quand certaines choses se sont passées dans ma vie. Les cours, tu transmets plus une généralité de la technique, de l’harmonie. Après il faut mettre ta petite touche pour que ton cours soit plus personnel et pas seulement une simple partition que tu donnes à ton élève et qu’il devra jouer avec un métronome (ça c’est le stéréotype du cours relou!). Et ça peut paraître bête, mais rien que le fait de sourire à ton élève… Ça change quand même tout.

Sophie Hébert – Ton nouveau groupe, The Fuzz Gentlemen, semble promis, en quelques mois d'existence, à un bel avenir... Que peut-on te souhaiter dans ce projet ?

François Tuphé - Écoute, on a déjà la chance d’avoir un soutien de poids. Le Silex, SMAC d’Auxerre, est vraiment derrière nous, l’équipe croit vraiment en notre projet. Quand j’ai proposé à Sylvain Briand, le directeur du Silex, notre concert à 360° il a accepté parce qu’il me fait confiance, et que c’est un truc qui sort du commun ; ça peut paraître un peu perché de proposer de faire un concert dans une fosse, avec le public tout autour de nous, mais ce sont des choses qui se font de plus en plus, dans le sens où le public et les artistes font partie du show, tous ensemble. En gros, on se partage la scène. C’était une expérience terrible ce live ; en plus de ça, une équipe de cameramen, la société FindWork Prod, était sur place et a fait un boulot formidable pour capter l’événement. On a appris récemment qu’on faisait la première partie de No One Is Innocent le 25 Mars 2016. C’est complètement dingue avec un projet aussi jeune, mais il faut dire qu’on s’est quand même arraché pour mettre en place des choses propres très rapidement. En plus avec les deux gars des Fuzz Gentlemen, on se comprend très vite, ça bosse efficacement. Ce qu’on peut nous souhaiter, disons… pleins de concerts, un futur album d’ici un an peut être… On veut de la visibilité surtout, montrer qu’on peut passer d’une balade à des riffs assez violents qui s’approchent parfois du Stoner Rock, faire de la vidéo pour se vendre correctement. Voilà !

Sophie Hébert - As-tu d’autres projets en ce moment, ou de futurs projets en vue ?

François Tuphé - Je suis sur plusieurs projets en même temps, notamment un album solo instrumental, très orienté vers le metal (du style Conquering Dystopia, Satriani, Vai, Andy James…). L’idée est de ne le sortir qu’en numérique et d’en faire un support pédagogique : des vidéos filmées avec une super qualité, écrire toutes les parties et faire une sorte d’ « école virtuelle ». Comme je t’en parlais dans la précédente question, ce serait cette fois l’occasion de mélanger travail d’artiste (composition), et pédagogie. Et ça, ce serait le pied ! Je travaille également, depuis un petit moment maintenant, sur une symphonie ; je n’ai pas abandonné le classique, et écrire cette pièce est très important pour moi ; un peu ma façon de me dire « bon, c’est vrai t’es pas devenu Mozart, mais peut être que la musique classique est quand même faite pour toi et que tu peux en faire un truc cool ». On verra ça quand je l’aurais fini ! Je prends mon temps, laissant la priorité au trio.

Merci à toi pour ces questions et ton intérêt pour mon travail, ce fut un plaisir de mettre ma pierre à l’édifice du projet « Who ? » !

Décembre 2015