PROJET WHO ?

Jacques Maitre - Le Fou et la Venus

Sophie Hébert – Jacques Maitre est-il plutôt fou ou plutôt Vénus ?

Jacques Maitre - Qui ça ? Jacques Maitre ? Connais pas. Nous avons tous un grain, il faut bien reconnaître, reste à savoir ensuite ce que ce grain donnera, de grâce ou bien d’aliénation, dans un monde aussi dur… Le poème de Baudelaire qui donne son nom de baptême à notre formation, dresse le portrait superbe d’un « bouffon volontaire », d’un amuseur public, absolument désabusé et âprement lucide à l’égard de sa condition sociale. Face au spectacle d’une nature en fête, imperturbable dans sa force et sa splendeur, bien que modelée voire déréglée par la main ignorante de l’homme, notre héros lance un aveu de faiblesse et de révolte désespérée à une Vénus de marbre qui trône dans le paysage. Avec ce fou trop plein de spleen et de sincérité, je partage les mêmes joies fêlées à « comprendre et sentir » l’immuable beauté. A ceci près que je ne m’adresse pas à des statues de pierre mais à des hommes et des femmes que j’espère bien vivants…

Sophie Hébert – Vous êtes quatre, dans un commun accord et une harmonie singulière, à faire vibrer votre public : comment expliquer cette symbiose entre vous, mais aussi cette connivence avec les « âmes » qui vous font face ?

Jacques Maitre - Dans une société où le travail d’artiste se perd et se galvaude dans le divertissement, la musique que nous proposons peut certainement paraître marginale. Pourtant, face aux géants d’une industrie du disque qui assomment nos oreilles de productions sans risque, on observe de la part du public un désir véritable d’originalité, un accueil favorable à toute forme de musique tant que celle-ci stimule en soi une émotion, un rêve, une réflexion… Contrairement au parti pris des rois du marketing, je crois que les gens sont assez fatigués d’être pris pour des cons. Si je me mets à la place de l’auditeur, j’attends d’une mélodie qu’elle me remue les tripes et me renverse le cœur. J’aime qu’une chanson m’échappe et me surprenne écoute après écoute, en soulevant chez moi un flot d’images intimes nourries d’émotions fortes. « Rien de plus cher que la chanson grise » disait Verlaine. Aussi, notre univers n’est ni clair ni sombre. Il appartient à son époque et notre époque dit-on est une époque « en crise ». Quand nous montons sur scène, le temps s’immobilise et c’est du feu qui circule dans nos veines. Prises entre chien et loup, les âmes vont sans collier au fil des paysages que nous leur proposons. La connivence est là, en laissant libre cours à l’imagination parée au décollage. Nous cherchons la justesse d’abord dans l’expression. Dans une forme d’urgence qui se fout d’éloquence, chacun prend ce qu’il veut et se fabrique du sens. A l’instar de la vie, nous voulons l’œuvre intense. Seule Vénus est la star, nous autres fous sans gloire ne faisons que lui rendre nos plus profonds regards.

Sophie Hébert – Votre résidence au Théâtre des Feuillants commence bientôt… Que peut-on vous souhaiter quant à ce moment qui apparaît comme tournant dans l’histoire de votre formation ?

Jacques Maitre - Que le tournant qui nous attend et que nous attendons (avec autant d’appréhension que d’impatience) soit un précieux moment de « connivence » avec le public. Que ce temps de résidence soit aussi l’occasion pour le Fou et la Vénus d’offrir un spectacle de plus en plus abouti en termes de performance. Que ce virage soit aussi rayonnant qu’un beau sourire sur chaque visage le 3 octobre prochain et nous serons heureux…

Sophie Hébert - Que voudriez-vous dire aux gens qui vous soutiennent, de près ou de loin, dans l’aventure humaine et musicale que vous vivez avec passion ?

Jacques Maitre - Que nous irons encore plus loin avec nos lyres et nos délires, dandys rock, noirs solaires, insolents. Que le spectacle est bel et bien vivant, prêt à recommencer, qu’il se déroule en nous, dans le frisson de chaque instant et qu’il n’y a aucun obstacle (sinon celui de nos esprits obstinément fermés) à voir la vie comme un spectacle saisissant. La mort venue nous applaudir, nous passerons la main en souriant.

Septembre 2015